Le bouc émissaire

René Girard

Language: French

Pages: 235

ISBN: 2:00272332

Format: PDF / Kindle (mobi) / ePub


Oedipe est chassé de Thèbes comme responsable du fléau qui s'abat sur la ville. La victime est d'accord avec ses bourreaux. Le malheur est apparu parce qu'il a tué son père et épousé sa mère. Le bouc émissaire suppose toujours l'illusion persécutrice. Les bourreaux croient à la culpabilité des victimes ; ils sont convaincus, au moment de l'apparition de la peste noire au XIVe siècle, que les juifs ont empoisonné les rivières. La chasse aux sorcières implique que juges et accusées croient en l'efficace de la sorcellerie. Les Evangiles gravitent autour de la passion comme toutes les mythologies du monde mais la victime rejette toutes les illusions persécutrices, refuse le cycle de la violence et du sacré. Le bouc émissaire devient l'agneau de Dieu. Ainsi est détruite à jamais la crédibilité de la représentation mythologique. Nous restons des persécuteurs mais des persécuteurs honteux. "Toute violence désormais révèle ce que révèle la passion du Christ, la genèse imbécile des idoles sanglantes, de tous les faux dieux des religions, des politiques, des idéologies."

Die Konzeption des ,noein‘ bei Parmenides von Elea (Studia Praesocratica, Band 2)

The Scapegoat

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Il y a là une prison dont ils ne voient pas les murs, une servitude d’autant plus totale qu’elle se prend pour liberté, un aveuglement qui se croit perspicacité. La notion d’inconscient appartient-elle aux Evangiles ? Le mot n’y figure pas mais l’intelligence moderne reconnaîtrait tout de suite la chose si elle n’était pas paralysée et ligotée devant ce texte par les ficelles lilliputiennes de la piété et de l’antipiété traditionnelles. La phrase qui définit l’inconscient persécuteur figure au cœur même du récit de la passion, dans l’évangile de Luc, et c’est le célèbre : Mon Père, pardonne-leur parce qu’ils ne savent pas ce qu’ils font (Lc 23, 34).

Il faut toujours ce drame pour engendrer de nouveaux mythes, c’est-à-dire pour le représenter dans la perspective des persécuteurs. Mais il faut aussi ce même drame pour le représenter dans la perspective d’une victime fermement décidée à rejeter les illusions persécutrices, il faut donc aussi ce même drame pour engendrer le seul texte qui puisse venir à bout de toute mythologie. Pour accomplir cette œuvre prodigieuse, en effet, et elle est en train de s’accomplir, sous nos yeux mêmes, elle est en bonne voie, pour détruire à jamais la crédibilité de la représentation mythologique, il faut opposer à sa force, d’autant plus réelle qu’elle tient depuis toujours l’humanité entière sous son emprise, la force plus grande encore d’une représentation véridique.

C'est sur le sacré principalement que bute la compréhension. Faute de suivre la double transfiguration du bouc émissaire, nous voyons encore dans le sacré un phénomène illusoire sans doute mais pas moins irréductible qu’il l’était pour les fidèles du culte dogrib. Les mythes et les rites contiennent toutes les données nécessaires à l’analyse de ce phénomène mais nous ne les distinguons pas. Est-ce faire trop de confiance au mythe que de supposer derrière lui une victime réelle, un bouc émissaire réel?

On dirait, d’ailleurs, qu’il a conscience de son échec et il écourte toute la fin de ce miracle. Comme tous les coups de génie de Marc, comme la question de Salomé à sa mère : � Que faut-il désirer? », cette juxtaposition du singulier et du pluriel dans la même phrase peut passer pour une espèce de maladresse éliminée par Luc, généralement plus habile et plus correct que Marc dans son maniement de la langue : � Légion », répondit-il, parce que beaucoup de démons étaient entrés en lui. Et ils le suppliaient de ne pas leur ordonner de s’en aller dans l’abîme (Lc 8, 30-31).

C'est pourquoi la raison politique est toujours contestée par ses victimes, dénoncée comme persécutrice même par ceux qui recourraient à elle sans s’en rendre compte le cas échéant, s’ils étaient placés dans des conditions analogues à celles de Caïphe. C'est l’épuisement extrême du mécanisme qui � produit » cette raison politique en lui faisant perdre tout caractère transcendant, en le justifiant par l’utilité sociale. Le mythe politique laisse transparaître assez d’aspects véridiques du processus pour donner à bien des gens, de nos jours, l’illusion qu’ils tiennent là, dans une généralisation de la lecture politique, celle qu’on m’attribue parfois, la révélation complète des mécanismes victimaires et leur justification.

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